Dans la salle des fêtes, une centaine d’habitants sont réunis en cercle. Pas de maire sur son estrade, pas de discours descendus d’en haut. Juste des voix qui s’élèvent, se répondent, débattent. Ce soir, c’est l’assemblée citoyenne qui décide : faut-il ou non vendre le presbytère? Comment? Que proposez-vous? En faire des logements sociaux? Le transformer en maison des associations? Les arguments fusent, les mains se lèvent, le vote a lieu. Demain, la décision sera appliquée. Ici, le pouvoir n’est pas une abstraction lointaine, confisquée par des élus professionnels. Il est là, palpable, entre les mains de celles et ceux qu’il concerne.
Cette scène, banale en apparence, est révolutionnaire. Elle rappelle un texte oublié, enfoui dans les archives de notre histoire : la Constitution de 1793, jamais appliquée, qui proclamait déjà le droit à l’insurrection, la souveraineté populaire et une démocratie fondée sur les assemblées primaires. « Le peuple français est distribué, pour l’exercice de sa souveraineté, en assemblées primaires de canton », y lisait-on. Deux siècles plus tard, l’idée resurgit, plus actuelle que jamais. Et si cette Constitution, trop radicale pour son temps, était enfin la nôtre ? Et si, plutôt que de rêver d’une 6ème République lointaine, nous la bâtissions dès aujourd’hui, commune par commune, assemblée après assemblée ?
Les chiffres sont implacables : à chaque élection, l’abstention bat des records. Les gilets jaunes, les marches pour le climat, les soulèvements contre les réformes des retraites – tous ces mouvements disent la même chose : le système représentatif est à bout de souffle. Les citoyens ne croient plus que leur voix compte. Les partis, les médias, les lobbies ont accaparé la parole. Résultat ? Une défiance généralisée, un sentiment d’impuissance, et cette question lancinante : Et si on essayait autrement ?
Pourtant, l’histoire regorge d’alternatives. Des sociétés « primitives » aux communes médiévales, des assemblées islandaises aux expériences kurdes du Rojava, une autre démocratie a toujours existé : celle où le peuple gouverne lui-même, sans intermédiaires, sans professionnels de la politique.
La Constitution de 1793, rédigée par Robespierre et les Montagnards, prévoyait déjà une démocratie semi-directe, où le peuple pouvait révoquer ses représentants et où les lois devaient être ratifiées par référendum. Trop audacieuse, elle fut enterrée. Mais son esprit survit : celui d’une République où le peuple ne délègue plus sa souveraineté, mais l’exerce.
La démocratie directe, ou l’art de reprendre la parole
Imaginez un instant. Votre quartier, votre village, votre ville, où chaque décision importante se prend en assemblée. Pas de maire tout-puissant, mais des délégués mandatés, révocables à tout moment. Pas de conseils municipaux fermés, mais des débats ouverts, où chacun peut proposer, amender, voter. Pas de promesses électorales trahies, mais des mandats impératifs : si l’élu s’écarte des instructions de ses mandants, il est remplacé.
C’est déjà une réalité à Saillans, où les habitants gèrent leur commune en direct. À Barcelone, où la plateforme Decidim permet aux citoyens de co-écrire les politiques publiques. Au Chiapas, où les zapatistes ont bâti une société sans État, fondée sur l’autogestion et la rotation des responsabilités.
« Quand on participe vraiment, on se sent exister politiquement. Avant, je votais par devoir. Maintenant, je viens aux assemblées parce que je sais que ma voix change les choses. »
La magie opère : la démocratie directe rend le pouvoir visible, tangible. Elle transforme des administrés en citoyens actifs.
Le mandat impératif : la fin des élus-rois
Notre système actuel repose sur une fiction : celle du mandat représentatif. Vous élisez quelqu’un pour cinq ans, et il fait ce qu’il veut. Même s’il ment, même s’il trahit ses promesses, vous ne pouvez rien y faire avant le prochain scrutin.
Le mandat impératif, lui, est une arme contre cette confiscation. L’élu n’est plus un chef, mais un porte-parole. S’il ne suit pas les directives de l’assemblée qui l’a désigné, il est révoqué. Simple. Radical. Démocratique.
Des expériences existent :
En Suisse, où les référendums locaux sont monnaie courante.
Au Rojava, où les communes kurdes fonctionnent sans État, avec des délégués mandatés et contrôlés en permanence.
Dans les coopératives ouvrières, où les dirigeants sont élus et révocables par les salariés.
Résultat ? Moins de corruption, plus de transparence, et une confiance retrouvée dans les institutions.
Le rêve confédéral
Mais comment passer de la commune à la nation ? Comment éviter le chaos d’un émiettement du pouvoir ?
La réponse tient en un mot : confédération.
Chaque commune s’autogère (écoles, logements, écologie) via des assemblées citoyennes.
Les communes s’allient en confédérations régionales pour gérer ce qui les dépasse (transports, santé, énergie).
Une assemblée nationale confédérale coordonne le tout, composée de délégués mandatés – et révocables – par leurs bases.
Plus d’État pyramidal, plus de Paris qui décide pour tous. À la place, un réseau de communes solidaires, unies par des règles communes, mais libres de leurs choix.
Bien sûr, les obstacles sont immenses :
Les partis traditionnels ne lâcheront pas leur pouvoir sans lutte.
Les citoyens, habitués à la passivité, devront réapprendre à débattre, à décider.
Les médias et les élites crieront à l’anarchie.
Mais les alternatives existent déjà :
Les municipalités « rebelles » d’Espagne, qui refusent d’appliquer les politiques d’austérité.
Les écovillages et coopératives, qui prouvent que l’autogestion est viable.
Les Gilets jaunes, qui ont montré l’énorme soif de démocratie réelle.
Cette nouvelle République ne naîtra pas d’un coup de baguette magique. Elle se construira commune par commune, assemblée après assemblée.
À Grenoble, les budgets participatifs redonnent la parole aux habitants. (https://grenoble.metropoleparticipative.fr/participation/43423/43424-participation.htm?tab=43860&mode=list)
À Kingersheim, le maire a instauré des jurys citoyens tirés au sort. (https://www.ville-kingersheim.fr/participer/)
En Bretagne, des dizaines de communes expérimentent des formes de démocratie locale radicale.
Chaque expérience est une graine. Chaque assemblée, chaque mandat impératif, chaque confédération locale est un pas vers cette autre République.
Et si c’était à nous de commencer ?
L’histoire ne se fait jamais par en haut. Elle se construit par ceux qui osent.
Alors, et si on commençait par notre quartier ? Par notre ville ?
– Organiser une assemblée citoyenne.
– Exiger des mandats impératifs pour nos élus.
– Créer des confédérations locales.
La République des communes n’est pas un rêve lointain. C’est un chemin qu’on peut tracer, ici et maintenant.
Et vous, prêt.e.s à reprendre le pouvoir ?